Comme dans un rêve

 


Le soleil déclinait lentement sur un terrain de fortune, un rectangle de sable parsemé de cailloux et de lignes à peine visibles. J’étais là, au cœur d’un tournoi improvisé, quelque part en Afrique centrale, assistant à un match où une équipe portant les couleurs du Sénégal tentait de se frayer un chemin vers la victoire. Mais ce n’était pas un match ordinaire.


Les spectateurs formaient un mur compact tout autour du terrain, si proches qu’ils semblaient parfois fusionner avec le jeu. Des enfants jouaient aux abords des lignes de touche, se mêlant parfois à l’action pour taper distraitement dans le ballon lorsque l’arbitre sifflait une faute. L’ambiance était électrique, mais loin d’être juste.


À chaque chute d’un joueur sénégalais, une vague de sarcasmes et d’insultes s’élevait. Des supporters adverses, épaulés par les enfants du coin, s’approchaient pour charrier, huer, parfois même entraver les mouvements des joueurs encore à terre. L’arbitre ? Silencieux. Spectateur complice. On aurait dit que tout cela faisait partie des règles tacites de ce tournoi étrange.


Un homme en particulier, agenouillé près de la ligne de touche, semblait faire de l’humiliation son passe-temps favori. À chaque fois qu’un joueur sénégalais tombait, il surgissait à côté de lui, lui lançant des insultes à bout portant, comme pour creuser plus profondément la blessure.


Je ne pouvais plus me taire.


Je me suis avancé vers lui, le cœur battant.

— Ça suffit ! C’est du football, pas un combat de rue !


Les regards se sont braqués sur moi. Pendant une seconde, le temps a semblé suspendu. Puis, comme si mes mots avaient brisé une digue, d’autres supporters sénégalais ont pris la parole à leur tour. La tension a éclaté en une querelle confuse. Nous étions encerclés, repoussés, mais nous tenions bon. C’était un échange de mots durs, un combat où la voix était notre seule arme.


Les altercations se répétaient, se calmaient, puis reprenaient, au gré des injustices du match. Et puis, alors que je suivais le jeu d’un œil distrait, une sensation furtive m’a fait sursauter.


Une main dans ma poche.


Je me suis retourné vivement. Une jeune fille se tenait là, figée, tremblante. Dans sa main, mon argent.


Elle n’a pas fui.


D’une voix hésitante, dans un français maladroit, elle a essayé d’expliquer. Elle voulait juste me rendre mon argent. J’ai d’abord eu du mal à comprendre. Puis une femme âgée est apparue derrière elle.


— Je suis désolée pour elle, a-t-elle dit. Elle ne recommencera plus.


J’étais soulagé, mais aussi en colère. Je ne savais même pas quand elle avait réussi à me voler. Et pourtant, elle tenait dans sa main la somme exacte, comme si elle avait tout mémorisé pour pouvoir rendre son butin si elle se faisait prendre.


Elle n’a pas seulement rendu mon argent. Elle a fait de même avec tous ceux qu’elle avait dépouillés. Tour à tour, elle restituait les billets, comme une comptable méthodique du crime, mais avec une peur viscérale dans les yeux.


Vers la fin du match, elle est revenue avec la vieille femme. Cette fois, elles avaient une demande : prendre une photo avec moi. Pour prouver qu’elle avait rendu l’argent.


J’ai refusé.


— Je ne sais pas ce que vous pourriez en faire. Elle m’a rendu mon argent c'est amplement suffisant.


Je voulais juste tourner la page. Elles sont parties, la jeune fille au bord des larmes, mais serrant les dents comme si elle refusait de se briser devant moi.


Le lendemain, un article dans un journal a révélé la vérité. Elle faisait partie d’un réseau qui l’utilisait pour voler dans la foule, tandis que des hommes créaient des altercations pour détourner l’attention. Mais la femme âgée, sa grand-mère, avait choisi de dénoncer ce réseau pour la sauver.


Et moi, simple spectateur d’un match sur un terrain de sable, je me suis demandé combien d’autres jeunes, à travers ces tournois de fortune, jouaient un autre match. Un match bien plus dangereux.


Commentaires

  1. On a beaucoup apprécié cette courte histoire, très pertinente

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    1. Merci beaucoup 🙏🏾 ! Ça me touche que l’histoire vous ait parlé. J’essaie de capturer des instants de vie qui, parfois, en disent long sans en avoir l’air.
      Ravi que vous l’ayez trouvée pertinente. D’autres récits arrivent très bientôt 😊

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